Orange

Pacotine m’incitant fortement à écrire, voici une modeste tentative,

dans le genre Fantasy, intitulée Orange.

Si je vous prie de rester indulgent sur l’orthographe et la mise en forme,

je suis preneur de toute critique quoi qu’il advienne.

Orange

Il fallait qu’il se rende à l’évidence, quel que soit l’angle duquel il le regardait, il était orange. Il savait qu’il aurait du être brun, avec peut-être une petite teinte verdâtre, des reflets dorés dans le meilleur des cas. C’était loin d’être le meilleur des cas. Il y avait pourtant mis tout son savoir et toute sa volonté, le résultat était devant lui : son dragon était orange.

L’invocation de dragon est l’ultime examen de l’Académie de Maîtrise des Réalités, le nouveau nom que se donne l’école de magie pour tenter de conserver l’avantage sur les adeptes, toujours plus nombreux, de la vapeur. Un pyromane -ce ne pouvait être qu’un pyromane- avait en effet émis l’idée que l’on pourrait remplacer la magie par une carbonisation judicieuse d’à peu près tout et n’importe quoi sous un réservoir d’eau. Rülf se demandait de temps en temps s’il n’aurait pas du suivre cette voie, puis le bon sens reprenait le dessus: la thermodynamique n’a aucun avenir. Le monde passé, actuel, et futur ne seront toujours gouverné que par les invocations, dissipations, sortilèges, malédictions et bénédictions. Jamais la Réalité n’acceptera de se plier à leur croyance, quand bien même les brûleurs, comme ils se nomment eux même, parviendraient à asservir l’huile de roche.

Rülf examina à nouveau son dragon. Il n’avait jamais été doué pour les invocations. Il restait même persuadé que c’était son voisin qui en avait invoqué deux par un mauvais dosage de puissance lors de l’examen. Quand il lui avait posé la question, sa seule réponse avait été un haussement d’épaule avant d’aller recevoir le bourdon gravé des runes royales que le mage le plus doué de la promotion reçoit en même temps que sa place à la cours pour servir le roi.

Rülf par Pacotine

Il était mort la semaine suivante. Peu importe le talent, se dit Rülf, lorsque la reine désire être réveillée par l’éclosion d’un phénix, il ne faut, au grand jamais lui faire remarquer que la naissance d’un oiseau de feu à proximité des huit couches de soie, de fil d’or, de pierres précieuses et de broderies aussi diverses que mal assorties de son baldaquin serait d’une bêtise infinie. Les suivants dans l’ordre de promotion avaient tous été réquisitionnés qui par l’académie pour devenir professeur, qui par le bourreau pour tester l’agrément que sa créativité procurait au couple royal. A en croire les bruits qui circulaient dans le château, le bourreau risquait même de devenir son propre client tant son originalité donnait à ses exécutions un caractère nettement plus burlesque que magistral.

De sa promotion, il ne restait que lui, Rülf était donc tout naturellement devenu l’enchanteur royal.

Le poste n’était guère prestigieux, les humeurs souveraines n’y aidaient pas. En fait nombreux étaient ceux qui rataient exprès leur examen pour avoir la liberté de partir s’installer en profession libérale à la campagne. Ils n’avaient certes droit ni au titre de Mage, réservé aux enseignants de l’Académie, ni à celui d’Enchanteur Royale, dont Rülf est présentement, et au moins jusqu’à la prochaine session d’examen, le dernier dépositaire, ni même à celui de Modificateur de Réalités, qui avait donné lieu à d’intenses batailles juridiques et dont les tarifs sont de fait, conventionnés.

Ils s’installaient donc pour la plupart comme sorciers et se paraient de titres aussi ronflants et ridicules que « Adaptateur de Mondes », « Contrôleur de Magie Primordiale ». Ils font la même chose que moi, se dit Rülf, mais en réfèrent aux fourches paysannes plutôt qu’au bourreau, et surtout, ils dorment dans des huttes et se doivent de trouver des clients, alors que je dors au château et n’ai que les souverains pour chefs.

En y réfléchissant bien, tout du moins du mieux qu’il le pouvait, Rülf parvenait à se convaincre chaque matin que sa vie était plus heureuse au château. Un effort similaire lui était nécessaire pour oublier qu’elle durerait nettement moins longtemps.

Un dragon orange sur un rempart est quelque chose d’assez inhabituel. De mémoire d’ivrogne, il en apparait régulièrement. Pourtant l’interrogation de n’importe quel garde de faction donne une périodicité singulièrement différente. Posée hier, la question aurait même pu valoir quelques chatouilles appuyées de la pointe de la lance sur le nombril accompagnées d’une virile mais incorrecte invitation à aller voir ailleurs si vous n’y étiez pas, mais depuis ce matin les réponses seraient probablement plus affables.

L’initiative de Rülf n’en était pas vraiment une. Le souverain avait nettement insisté la veille entre la seconde pause gourmande (constituée d’un pudding accompagné de liqueur de cerise vieillie dans des cuves de roucoulx, un arbre rare dont la particularité -responsable de sa raréfaction- est d’avoir une sève capable de rendre ivre le Hasard lui même -c’était arrivé quelques fois, avant que les sorciers ne s’installent en lisière des bois et que la diversité végétale ne diminue. Il y avait eu de manière concomitante une augmentation des témoignages faisant état d’animaux étranges aux couleurs chatoyantes. Les enquêteurs que le roi envoya alors sur place ne revinrent qu’avec une migraine chronique et une appétence étonnante pour l’eau et le silence, mais sans le début d’une explication.-) et le neuvième plat: un rôti d’Inou. L’inou est un animal étrange qui partage énormément de caractéristique avec ce qu’une dimension parallèle avait un jour appelé « Dodo », « sauf que lui a l’intelligence minimum requise pour rester en vie, du moins le reste de l’espèce à défaut de cet exemplaire-ci » avait pensé Rülf en faisant attention que ce morceau supplémentaire ne déstabilise pas l’équilibre précaire qui maintenait tout ce qu’il n’avait pu ingurgiter depuis la fin des hors d’œuvre à l’abri de l’œil inquisiteur du roi, sous la table.

-Vous allez bien faire quelque chose pour régler le problème de ces barbares qui nous assiègent mon bon Ralf, avait grogné le roi.
-Bien sur Majesté avait gémi Rülf. Je n’ai juste pas encore arrêté les modalités de mon intervention. Peut-être auriez-vous des recommandations particulières à ce sujet ?
-De ?
Rülf s’aperçut que sa réponse n’avait pas été dans le rythme du roi. Celui-ci avait du se détourner du bouffon qui venait de choir avec toute la grâce possible en telle circonstance sur l’une des torches avec lesquelles sa profession le mène à composer. Il était fort contrit de s’apercevoir en outre que la diversion de Rülf l’avait empêché d’assister à la chute, pourtant prévisible des six autres torches sur le malheureux acrobate. Il ajouta :
-Il y a un problème ?
-Aucun mon Seigneur s’empourpra Rülf.
C’était la seule bonne réponse pour respecter le tempo du roi, qui glapissait de joie en observant son saltimbanque hurler sous l’effet conjugué de la chaleur et des coups de bâton que lui donnaient les gardes, dans une vaine tentative pour maitriser le feu qui embrasait ses vêtements: un acquiescement prompt à la parole royale.

C’est ainsi qu’il était de bon matin monté sur le rempart ouest pour évaluer la situation. Et qu’il avait fait une des rares choses dont il se sentait peut-être capable. Son aptitude à la magie était en effet remarquable en ce sens qu’elle était aussi développée que le talent commun pour le trouver lorsque l’on avait besoin de lui. Cette coïncidence insolite lui avait déjà sauvé la vie.

Lorsque l’astre du ciel s’était caché derrière la lune et qu’on avait fait mander l’enchanteur royal pour sommer le soleil de revenir, il l’avait échappé bel, on l’avait trouvé en train de psalmodier, en position horizontale, sous un roucoulx du domaine royal. Il avait du user de tous ses talents, c’est à dire principalement la rhétorique, pour convaincre que ré-invoquer le soleil l’avait épuisé au point de perdre ses esprits et de tomber sous cet arbre, qui malgré son tronc centenaire, n’était pas là cinq minutes auparavant. Il l’avait juré. La reine l’avait cru. Il n’avait pas été noyé dans le miel d’acacia (la lubie du bourreau cette semaine-là).

L’invocation de dragon était le seul sort qu’il n’avait pas déjà raté. La statistique était formelle. Que ce soit parce que c’était aussi le seul sort qu’il n’avait jamais tenté était une hypothèse qui n’avait aucune légitimité à être formulée dans l’enceinte du château. Et cela convenait fort bien à Rülf.

Il fit le tour de sa créature. La couleur orange mise à part, il n’était pas si raté et peut faire illusion, de loin. Il avait grosso modo la forme d’un dragon normal. En se rapprochant on pouvait néanmoins s’apercevoir qu’il avait de faux airs d’éléphant de mer affublé de sabots et d’ailes poilues. La bête semblait étonnée d’être là. Ses branchies palpitaient à tout rompre et l’on sentait qu’elle aurait préférer retourner au néant si elle avait été douée de volonté. Fort heureusement, elle en était totalement dépourvue et restait donc là stoïque à loucher sur ses naseaux en attendant de faire ce que l’on attendait d’elle.

Fier comme le grand Zrogn quand il parvint à transmuter l’urine en bière, mais avec une espérance de vie plus grande que celle de ce même Zrogn quand il fit gouter son invention à tous les héros de la taverne du Faucon Rampant, il observait la limite de la forêt. Il remerciait conjointement le soleil qui se levait dans son dos et le bosquet de roucoulx derrière les Troixiens de n’avoir pas encore été remarqué.

Il arrêta son plan. Le dragon s’élèverait majestueusement dans le ciel et volerait en ligne droite vers le campement en prenant soin de rester constamment dans l’axe du soleil. Son souffle puissant jaillirait ensuite sur les importuns tel le feu des cieux sur une fourmilière d’enfants. Il se poserait entre les tentes et dévorerait quelques uns des envahisseurs pendant que certains autres, que le Hasard se chargerait de choisir, s’enfuiraient terrorisés et porteraient au monde la grande nouvelle: il y a en Calepsie un Enchanteur majuscule dont les invocations glacent d’effroi à la fois le sens commun et le sens esthétique. Rülf s’interrompit dans sa rêverie. Si même son inconscient se mettait à le railler, c’est qu’il avait atteint un sommet, il faudrait qu’il cherche dans quel domaine.

Une fois le nettoyage par le feu effectué, il faudrait encore renvoyer le dragon. S’il faut une certaine adresse pour en invoquer un, son renvoi est normalement plus simple. Il suffit de lui oindre le museau d’une mixture que Rülf ne savait pas préparer, en lisant un sortilège dont il n’avait aucun exemplaire et en manœuvrant le bourdon de façon à composer des mouvements dont il ignorait tout. N’importe quelle personne sensée se serait préoccupée de cette procédure avant même l’invocation. Mais Rülf cumulait deux caractéristiques distinctes qui aboutissaient à un effet similaire. Pour commencer il était tout sauf sensé. Les mauvaises langues vont même jusqu’à le trouver plus séduisant que réfléchi. Le fait que les mendiants lui donnent la pièce lorsqu’il n’a ni son turban ni son bourdon peut de fait étalonner objectivement son intelligence. Enfin, il n’avait pas du tout imaginé qu’il parviendrait à invoquer quoi que ce soit. De manière étonnement logique, il avait conclut qu’il n’avait nul besoin de se soucier de renvoyer une créature qui ne daignerait même pas apparaitre.

Qu’un dragon restât au monde par sa faute était loin de lui causer la gêne que quiconque aurait éprouvé à sa place. Pour tout dire, son seul embarras résidait dans la réponse à apporter à la question qui l’obsédait depuis que l’animal était sorti du nuage de poussières et de fumées et qui tournait depuis dans sa tête: « comment réagir avec modestie et charisme aux acclamations que la foule en liesse me prodiguera, sans toutefois la dissuader d’organiser de grandes festivités en mon honneur ? »

Bastien -il avait décidé de donner un nom à son Dragon, après tout c’était le premier animal viable qu’il parvenait à invoquer- était un peu pataud. C’est du moins ce que se dit Rülf lorsqu’il dût l’aider à monter sur les créneaux de la muraille. Ce que se dit Bastien en s’envolant fut, de l’avis des zoologues qui se penchèrent sur le cas lorsqu’il fut révélé, quelque chose approchant ou tout au moins similaire à « aaargfff ». Mais il y eu un schisme quand à savoir si le fff fut pensé à l’envol ou après que Bastien se fut écrasé sur les groseilles royales en contrebas du mur.

Un observateur averti, ou simplement sobre du camp Troixien, aurait pu remarquer un éléphant de mer orange tombant lourdement du rempart du chateau, juste sous le soleil qui commençait à poindre.

Les caisses d’alcool de navet, seule vivre qu’ils avaient daigné importer, et l’odeur plus qu’enivrante des roucoulx sous lesquels ils s’étaient installés, avaient opportunément eu raison d’une tempérance qui n’avait pas besoin de tant de sollicitude pour céder. Si bien que personne ne s’en aperçut.

Avec la poussière que Bastien avait soulevée, se dissipait le rêve de gloire de Rülf. Une sourde colère montait en lui. Qu’il ne parvienne pas à repousser les envahisseurs seul pouvait être expliqué à sa majesté sans forcément entrainer son exécution. Qu’il ait invoqué un dragon orange et, il faut bien le dire, ridicule, serait sujet de moqueries et n’aurait une influence que sur son prestige. Heureusement se dit-il, le prestige est une préoccupation de vivants, le destin a basculé lorsque Bastien a détruit les groseilles de la reine.

Rülf se retourna et examina la cours du château, elle était vide. Les fenêtres avaient encore les rideaux tirés. Les volailles elles-mêmes dormaient toujours. Rülf n’était debout que parce qu’il n’était pas encore couché. La pression qu’il ressentait depuis le repas de la veille était plus efficace que les décoctions diverses que l’on emploie habituellement pour rester éveillé.

Quelques neurones de son cerveau se mirent à pulser fébrilement. Sa conscience décoda l’influx à la volée. Une lueur d’espoir s’alluma dans ses yeux globuleux.

Sans dragon et s’il pouvait regagner sa chambre sans être repéré, alors il pourrait jouer l’innocent et accuser un quelconque manant de l’outrage groseillier. La possibilité existait. Il ne restait qu’à cacher le dragon -son épiphanie n’avait pas poussé la courtoisie jusqu’à lui révéler comment y parvenir-.

L’esprit de Rülf reprenait le dessus sur son excitation. Il réfléchit avec toute l’intensité qu’il put et parvint à une esquisse de solution. Une boule de feu aurait raison du dragon. Il pourrait ainsi feindre l’ignorance et reporter la faute sur une bouteille de navet distillé qu’aurait envoyé un des barbares. Issue élégante qui alliait une explication de chaque phénomène à une culpabilité extérieure. Le dénivelé d’une coudée dans la terre sous ce qui serait bientôt les cendres de Bastien ne résisterait pas à quelques mots savants placés de manière adéquate dans une phrase trop longue.

L’idée lui plaisait. Elle avait le mérite d’être simple et gratuite. Il en avait déjà acquitté le prix une semaine auparavant. Ses sourcils n’avaient pas encore repoussé.

Il se pencha par dessus le mâchicoulis et incanta sa boule de feu la plus puissante.

Un doute l’étreignait cependant. Les dragons a dominantes vertes sont insensibles aux magies terrestres, les dorés se renforcent même temporairement lorsqu’ils sont l’objet d’un sort offensif. Il n’avait pas la moindre idée de la façon dont réagirait un dragon orange face à une magie de feu.

Si l’animal était dépourvu de volonté, il était toujours doté d’un instinct de survie. Ainsi, lorsque ses cellule épidermiques se rendirent compte qu’elles étaient la cible d’une boule de feu de bonne taille, une délibération eu lieu. Le cerveau reptilien, situé en amont de la queue et qui se chargea de diriger les débats, fut prié de ne pas tenir compte des avis qui pourraient être émis par le cerveau.

Cette précaution ne fut d’aucune utilité. Rien ne partit du cerveau. La conscience était aux abonnés absents. Seul l’instinct avait une vague idée de ce qui se passait.

Lorsque la boule de feu arriva, aucune réponse n’était encore revenue du cerveau reptilien. Les cellules réagirent en conséquence par réflexe. Ne sachant pas réellement de quelle couleur elles étaient, ni même si le feu pouvait leur faire quelque dommage, elles repoussèrent la sphère enflammée de toute leurs forces.

La peau de Bastien miroita.

Rülf, qui exultait déjà d’avoir lancé une boule de feu et de n’avoir rien à rembourser ou à enduire de crème cicatrisante, blêmit légèrement. Il n’était pas sur qu’un dragon dût clignoter dans un moment pareil.

Il fut tout à fait confiant que les choses ne se passaient pas comme elles le devraient lorsque la boule de feu sembla absorbée par la peau écailleuse de la bête.

Il était déjà résigné quand elle fut renvoyée dans un spasme.

« Au moins elle ne revient pas vers moi ! Souffla Rülf »

La boule s’éloignait de lui autant qu’il était possible. Rülf la suivait distraitement du regard. Cela ne pouvait plus lui causer tort, il n’y avait rien ni personne du château de ce coté là. Il n’y avait que les Troixiens. Les Troixiens ! Rülf s’en aperçut au moment même où la boule de feu passa au dessus des deux sentinelles endormies l’une sur l’autre.

Ce qui suivit était difficilement discernable. Un long craquement se fit entendre. Une déflagration qui, Rülf n’en doutait pas, réveilla tout le château. Puis il fut aveuglé par un flash de lumière aussi vif qu’intense. Enfin une douce euphorie l’envahit alors même qu’il n’avait pas encore rouvert les yeux.

Rülf n’avait aucune idée de ce qui venait de se passer. Seul un observateur en surplomb de la scène aurait pu voir la boule de feu arriver, traverser le camp de part en part, et s’écraser mollement sur l’écorce d’un arbre. Seulement l’arbre était un vieux roucoulx noueux. Il avait subit toute la nuit les assauts assoiffés des soiffards qui l’avaient balafré. Une goutte de la rosée du matin qui commençait à perler de ses cicatrices aurait suffit a aromatiser cinquante babas.

Il s’embrasa comme s’il avait été recouvert de poudre. En un instant le reste du bosquet l’imita en relâchant des vapeurs alcoolisées. Encore un instant plus tard, les bouteilles d’alcool de navet à leurs pieds avisèrent que la chaleur n’était plus tenable. Cambuse et bosquet explosèrent de concert dans éclat aveuglant, emportant avec eux le reste du campement et une épaisseur raisonnable de la terre sur laquelle il se dressait.

Rülf, toujours aveugle, se dit rapidement que le dragon était toujours là, et que pour le coup, il avait failli à son ambition de discrétion.

Il se rendait compte qu’il était gai. Un tel fiasco n’aurait pas dû le réjouir autant. Il se frotta les yeux comme il put, l’ouverture devint ecarquillement devant le spectacle qui s’offrait à lui. La vue des dégats qu’il avait provoqué lui coupa le souffle. Il tenta de prendre une grande inspiration. Il n’obtint qu’un plus grand vertige. Le paysage était ravagé. Il se voyait déjà lapidé par des choux à la crème jusqu’à ce que mort s’ensuive (tel était le programme du bourreau pour la semaine. Personne n’avait eu l’audace de lui signaler que la Mort ne s’en suivrait que si le Ridicule lui même venait achever les malheureux suppliciés. Rülf ne tenait pas vraiment à le prouver).

Bastien, passablement secoué, choisit ce moment précis pour se relever, hennir, et se rappeler au bon souvenir de Rülf.

Par extraordinaire plutôt que par logique, une étincelle jaillit d’une neurone particulièrement esseulé derrière l’oreille droite de l’enchanteur. Elle alerta ses camarades alentours et forma une idée toute simple. Tellement simple que Rülf la comprit, l’assimila et soupira d’aise.

C’était sa puissance qui avait causé tout ça. Sa force et sa magie étaient venues à bout de l’envahisseur. L’intensité de sa magie l’avait surpris et il n’avait pu juguler l’afflux d’énergie. Plutôt que de le condamner le roi lui octroirait gloire et fortune. Peut-être même une servante, s’il manoeuvrait bien.

Il jeta un oeil en arrière. Toutes les fenêtres que comptait le château étaient occupées par les curieux. Et tout le château était curieux. L’on n’a pas tout les jours l’occasion d’être réveillé par une explosion lumineuse et bruyante qui précède une odeur d’alcool de navet flambé.

S’il était une leçon que Rülf avait apprise à l’académie, c’était bien celle concernant le décorum. Il ne faisait aucune magie en public sans préalablement se saisir d’une craie ou de l’un des cailloux qu’il transportait toujours sur lui et tracer une forme quelconque sur le sol. Le même souci publicitaire le faisait saupoudrer la forme de quelque poussière dont il fait l’élevage lui même dans un placard dédié.

Suivant les enseignements de ses maitres il partait du principe que l’admiration que l’on vouait aux mages devait en partie à l’incompréhension qui entourait leurs pratiques. Des siècles de méthodologie étaient parvenu à la conclusion que cette incompréhension devait être véhiculée par des rituels obscurs. Rülf appréciait d’autant plus l’exercice qu’il n’avait aucune chance de mal se dérouler. Il s’était trouvé un style fait de grands gestes et de psalmodies pénétrées.

Reprenant ses esprits, Rülf remonta son pantalon, attrapa sa cape de la main droite pendant qu’il reculait le pied gauche. Il pivota vivement sur la gauche en tirant la cape devant son torse dans un mouvement ample qu’il voulait grandiose. La cape brusquement ramenée devant lui entraina son pied. Rülf bascula sur le coté et s’étala de tout son long.

Les rares que l’explosion n’avaient pas jeté au bas de leur lit en furent tirés par les jurons qui s’élevèrent du rempart.

La semaine suivante, une grande fête fut organisée en l’honneur de Rülf. La première en l’honneur d’un enchanteur. Elle célébrait à la fois la victoire sur l’envahisseur, le premier mois de l’enchanteur à son poste (évênement qui ne s’était pas vu depuis que l’enchanteur Bertin Premier avait assuré la régence d’un couple royal qu’un caprice -officiellement attribué aux dieux- avait transformé en salamandres.) et la dissipation du nuage d’alcool qui avait baigné le royaume pendant presque quinze jours.

Un nuage si concentré que plusieurs paysans ont assuré avoir vu un éléphant de mer ailé, monté sur quatre pattes braire en mangeant des groseilles…

Un commentaire sur “Orange”

  1. [...] Série d’illus sur un texte de mon chéri « Orange » [...]

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